PARIS (FRANCE)
L'atelier du désir, le non-faire
by rachel cohen
rachelcairo(at)yahoo.fr
_ "Dehors! Christian Sabas, allez dehors! Vous dérangez. J'en ai assez de vous."
Le dérangeur est infirmier psychiatrique à l'hôpital de Maison-Blanche. Son chef de service de l'époque, en 1983, le docteur Pariente, ne sait plus quoi faire de cet infirmier-là.
_ "Je suis obligé de reconnaître que vous avez un contact unique avec certains malades."
_ "Je joue, dit le dérangeur. Aux échecs, au ping-pong. Avec les malades. Je fais de la musique. On tape sur des trucs."
Il donne de lui-même mais pas les médicaments.
_ "C'est vrai quoi, piquer les fesses c'est pas un mode de relation" qu'il a dit et du coup il a refusé. "A Saint-Claude, en Guadeloupe, le pays où je suis né, les fous dansaient avec nous. J'ai toujours fait de la musique. Je peins depuis 25 ans."
_ "Il y a des salles libres, faites un atelier lui dit Pariente. Allez jouer."
Il ne le vire pas, le met simplement à côté.
Un petit pavillon, devenu grand maintenant, au milieu des autres, à l'intérieur de Maison-Blanche, un "pas comme les autres", une fenêtre sur l'extérieur où l'on peut respirer.
Les uns patients, ceux qui ne le sont pas. Ceux qui ne le sont plus.
Désir. L'Atelier du Non-Faire.
"Regarde pour le plaisir." C'est écrit sur la télé.
Un lieu étrange autrement, espace de liberté, liberté d'expression, force de vie, poésie. Chacun vient faire un bout de bout de chemin et rêver le fleuve de l'existence. Un lieu de création, rien peut-être, se poser, être là, et, s'exprimer. Peintures, dessins, musiques, poésies, rien, danser et rêver.
"La psychiatrie. Chier. Chasser. Triquer. Voleuse d'âmes. "Sur les murs, c'est marqué.
Alentour, les portes sont cadenassées. Ici, quand il fait moche, la porte est seulement poussée. A l'extérieur, il y a un oeil peint, qui regarde. Quand il fait beau, la porte est ouverte. A l'intérieur, il y a une écriture qui parle.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé". VM 1993. C'est en gros sur la porte.
Welcome.
Sous le paillasson, est écrit: Amour. En lettres jaunes.
Un peu d'amour. Oui.
Fa joue de la musique. Du piano.
_ "Sur place, je me sentie inspirée. L'accueil de" (le dérangeur) ... " Souriant.
J'ai ouvert la porte. Puis j'ai eu un flash. Magnifique. A l'entrée, ça pulse. Le djembé, la batterie, la guitare, les micros. Les instruments étaient devant moi. C'est rock n'roll. Energétique", dit Fa.
Eveil. Toutes ces peintures exposées, toutes ces couleurs. Ici, on vient pour son plaisir. On existe par sa création. Avec un peu de couleur, un peu de sons. Avec sa présence, son corps.
Il fait chaud. Ibrahim est torse nu. Il a "embrassé la peinture" comme il dit, depuis des années. La musique, il la peint.
_ "Je ne pense pas quand je peins. J'ai l'impression de rentrer dans mes rêves, que c'est du rêve matériel transcrit en tant que couleurs. Au Non-Faire, je viens rencontrer des gens."
_ "Ca m'a épanouie directement cet atelier, dit Fa. Toutes ces couleurs qui vous réveillent. Je me suis sentie comme chez moi". A l'hôpital, les personnes sont abandonnées et à cet endroit, là, à l'Atelier, il y a de la vie! Ce qui m'a touchée, ce sont toutes ces peintures. c'est l'âme qui s'exprime". Et ce grand couloir !" … raconte Fa.
O surprise, au fond, le piano. Il est là, il l'attend.
Fa met, en fond de scène, son cadre, les trois têtes. Ses lèvres embrassent presque la chevelure première et elle joue, elle compose. Là où le pouvoir des mots n'existe plus, la musique est là.
_ "Je pense que la plupart des personnes arrivent ici parce qu'elles ont un désir intérieur de s'exprimer, parce qu'à l'extérieur elles sont castrées. Je pense qu'on est ici pour créer. Ce pavillon, c'est le seul moyen de survivre", dit Fa.
Une oreille, des yeux, un écho, le Non-Faire, un lieu du possible.
Non je ne ferai pas ou je ferai si je veux quand je veux, on peut dire ça aussi comme ça.
Faire et ne pas faire, faire pour rien.
On est et on fait naître. Le désir. Le plaisir. Avec l'envie. D'être. Là.
Oui. Donner l'envie, le goût. Un lieu de création-récréation, à l'extérieur et en même temps dedans, avec la peinture, la musique, les textes sur les murs, les textes hors les murs, sur le papier, dans l'ordinateur, sur les lèvres, les textes dans les mains.
_ "Je suis fou
Et ben oui
Mais je vis
Et j'aime
Et ben oui
Comme un fou.
...
Ouf.
Fou."
C'est écrit. Sur le mur. Et juste en dessous, il y a la photo de Gainsbourg, la cigarette au bec, la photo dans le tableau, et de l'autre côté c'est marqué : "Comment trouvez l'âme sœur sans se dégonfler ?"
Plus loin dans l'Atelier, sur la porte fermée, il y a la petite plaque: Bureau Médecin.
En dessous, on lit : "Si on ne laisse pas à l'artiste le temps de la création que deviendra le monde?" C'est toujours d'actualité.
_ "Je peux faire ou ne pas faire. Ici, j'ai le choix. Dans le service, je ne peux prendre aucune décision. Ici, tout est différent. Le temps n'est plus une longue attente de la guérison et de la sortie. C'est un champ ouvert. Ici, on écoute ses envies". A dit Olivia, avant patiente, aujourd'hui artiste peintre.
Les patients, ceux qui ne le sont pas entrent dans l'Atelier.
Un homme pas sage est là. Le dérangeur. Ou l'homme d'à-côté. Qui répond à la demande. La reconnaissance de l'autre. La rencontre avec l'autre.
Il ne demande rien l'homme. Ni d'où les gens viennent ni pourquoi ils sont là.
Sauf : "Qu'avez-vous envie de faire? Et il met un cadre : "Ici, on respecte l'autre. Ici, dans ce Non-Faire, le temps n'est pas mort, le malade n'est pas perdu, n'est pas mis à l'écart".
Ca ne se passe pas au centre, c'est juste à côté. Dans l'espace de l'hôpital et en même temps à l'extérieur. Encore faut-il pouvoir y aller à l'Atelier ... C'est dedans mais il faut sortir du pavillon, l'autre, il faut pouvoir.
Oui. Ici, la personne peut reprendre goût, oeuvrer à sa mise en marche, à son mouvement vers l'extérieur. Par la création, la peinture, la musique, l'écriture. Par sa présence. Etre là. Tout simplement. Faire réveiller quelque chose, un potentiel. Et partager.
Chacun peut retrouver dans toutes ces peintures un bout de sa détresse. Ne pas être seul.
_ "Le tableau fini est comme un cadavre. On y a jeté tout ce qu'il y a de souffrance, de difficulté, de conflit. L'objet crié n'est là que pour cet instant de bonheur. C'est l'instant qui compte: tu sauves l'instant en faisant et tu découvres ce que tu sais faire."
C'est comme ça qu'il dit l'homme d'à-côté.
Le Non-Faire qui fait vivre, qui fait sortir l'angoisse, un lieu où on la fait vivre. Plaisir. Et il n'y a pas d'heures pour. Sauf du lundi au vendredi, de dix à dix-huit heures. Tu entres. Tu tapes sur un tambour. Tu mouilles une toile, tu y mets de la couleur. Tu dessines. Tu écris sur l'ordinateur, sur du papier, sur les murs. Tu danses. Tu joues. Aux échecs. Avec lui. Il accompagne.
_ "Et si dans ce fatras, il y avait un moyen de communiquer mon petit morceau de schizophrénie avec d'autres poètes gratte-papiers ... Et las d'écrire et de me relire, j'ai ressenti le désir de me faire lire, être un peu compris. J'ai eu envie de communiquer, me sentir moins seul, recevoir des idées, communiquer/partager. Je ne suis plus seul dans l'espace face à mes délires. Sur le papier d'autres vont lire, commenter, peut-être apprécier et puis, à leur tour, s'exprimer, communiquer ...
… Et si et si et si
et si on prenait notre destin en main
pour vraiment construire des lendemains
et si et si et si
et si on y croyait en notre vie vraiment
et si et si et si
on la sentait, la vivait notre vie maintenant
et si et si et si
mais on laisse doucement passer le temps
par paresse ou par faiblesse
on laisse doucement glisser le temps."
Un petit morceau du Rap Non Faire tiré d'un Petit recueil de poèmes, images, visions, rêves, émotions ... réalisé à l'Atelier du Non-Faire, écrit par un autre Christian, patient, qui joue aussi de la batterie qui a appris comme ça en tapant sur un tambour.
_ "Je vis l'enfer chaque jour
On m'a toujours privé d'amour
Heureusement il y a l'écriture
Qui me soulage de mes ordures."
Habib et Les Galères ...
Nicolay parle russe. A l'Atelier, il a peint. Il est parti de Moscou, c'était l'hiver. Ca lui a pris comme ça. Parce que c'était l'hiver.
Il aime beaucoup l'idée d'être peintre. L'image du poisson le fascine. Il trouve qu'elle va bien avec le lieu. Et il peint, très doux. Deux poissons enlacés, des deux sexes, qui s'embrassent.
Il se balade dans les choses enfantines.
Il raconte la chanson du soldat de l'Armée Rouge: "Nous sommes des gens pacifiques …" et hop, une colombe à côté de la faucille et du marteau du soldat.
Plaisir. Souffrance. Et son tableau des deux lapins qui égratignent la lapine.
Les champignons, hallucinogènes, que tout le monde ne connaît pas, il les peint.
Nicolay parle russe. Ses tableaux, c'est pour communiquer. Histoire de langue.
_ "En fait, dit le mec d'à-côté, ils découvrent le plaisir de peindre ou de faire de la musique. Et dès que tu as découvert du plaisir, tu reviens. Ils ne viennent pas là pour être des peintres. Mais ils aspirent à être plus vrais. Après, il peut y avoir des peintres, des musiciens.
Le but c'est d'être avec des gens. A partir du moment où tu fais de la peinture, tu sors de la psychiatrie. Dès qu'un patient écrit, c'est des histoires d'amour.
-"La psychiatrie, c'est l'enfer", dit un patient - Tu vois, il est beaucoup plus catégorique, dit le mec d'à côté. Il est concerné."
"Je me venge indirectement d'un manque affectif. Chute de l'histoire: H.P." C'est écrit sur le mur.
Il est toujours en attente le dérangeur que la personne soit bien. Il arrive à préserver le bien-être des patients, c'est-à-dire être bien.
- "Dans chaque individu, même dans la souffrance, il y a un lieu où tu es prenable, où tu es toi. Quand ils viennent, je m'arrange toujours pour être bien". C'est signé.
Un peu d'amour. Avec le Non-Faire, la rencontre a lieu, on rentre en contact. Avec le désir. Histoire de liens.
Il y a un espace. Un espace de considération. Un espace humain. Et une envie, un regard. Une oreille.
La création, ça peut-être du soin, ça aide à restaurer la relation que les gens ont perdue.
_ "Je suis contre l'art-thérapie, ce sont des magouilles pour récupérer quelque chose de l'ordre de l'irrécupérable, c'est-à-dire la création, quelque chose de toi."
C'est aussi signé: à-côté.
[continua ... per informazioni potete contattare l'autore o Alex bi.]